Le canyon du Ghoufi — Là où la pierre rencontre l’eau

Au cœur des Aurès, le canyon du Ghoufi révèle un paysage sculpté par l’eau, le temps et l’histoire. Ce repérage sur le terrain nous entraîne dans un décor d’une rare puissance visuelle, où chaque détour semble ouvrir une nouvelle possibilité de tournage.

Nous quittons Batna tôt le matin, vers 9 h. Le ciel est clair. La lumière a déjà cette fermeté des matinées algériennes, sans être encore trop dure. Derrière nous, les bruits de la ville s’accrochent encore à l’air, comme un dernier écho avant que le paysage reprenne toute la place. La circulation suit sa logique habituelle : dense, vivante, parfois imprévisible, mais étrangement efficace. Nous avançons sans difficulté.

Très vite, la ville desserre son emprise. La route commence à suivre le fond d’une large vallée. Le paysage devient plus sec, plus minéral, presque dépouillé. Quelques pistes, des maisons éparses, des signes de vie accrochés avec précision autour de l’eau. C’est le genre de territoire qui peut sembler austère au premier regard, mais qui révèle son équilibre dès qu’on ralentit un peu et qu’on prend le temps de regarder.

Nous nous arrêtons à un point de vue dominant une vallée verte, où les arbres, l’herbe et quelques maisons de campagne cohabitent dans une discrétion presque parfaite. Ces moments me frappent toujours. On y voit clairement le travail de l’eau, sa patience, et tout ce qu’elle permet à la vie de devenir, même dans un environnement qui paraît d’abord hostile.

Dans la voiture, la conversation ne s’arrête jamais vraiment. Elle change simplement de rythme. Avec Sofiane et Rabah, nous parlons de production, de logistique, d’accès, de potentiel. Ils me répètent : « Attends de voir Ghoufi, c’est vraiment impressionnant. » Je suis déjà en mode repérage. J’imagine les plans, les angles, les déplacements d’équipe, les contraintes d’accès, la proximité avec Batna, et le type de productions qui pourraient réellement prendre forme ici.

La région des Aurès — Le territoire auquel appartient Ghoufi

Le canyon du Ghoufi se trouve au cœur des Aurès, l’une des régions les plus singulières et les plus chargées d’histoire en Algérie. Ce territoire montagneux marque une transition naturelle entre le nord méditerranéen et les portes du Sahara. Minéral, rude, profondément sculpté par le temps, l’Aurès a façonné des modes de vie résilients, adaptés à l’altitude, au manque d’eau et à l’isolement.

Berceau du peuple chaoui, la région porte une identité culturelle forte et une mémoire longue, où se croisent anciens établissements, présence romaine et moments clés de l’histoire algérienne moderne. Ici, les paysages ne sont jamais de simples décors. Ils imposent leur rythme, dictent les déplacements, influencent l’architecture et racontent, à leur manière, la survie.

Le Ghoufi est l’une des lieux les plus saisissantes de cet univers. Le canyon rassemble tout ce que l’Aurès représente : la pierre, l’eau, l’adaptation humaine et l’échelle. Ce n’est pas seulement un site naturel spectaculaire, c’est une clé de lecture du territoire auquel il appartient.

Puis, sans prévenir, le paysage s’ouvre. À ce moment-là, nous avons déjà parcouru près d’une centaine de kilomètres depuis Batna, en nous arrêtant à plusieurs reprises pour observer, photographier et filmer. Les montagnes s’étirent loin vers l’horizon, larges, sèches, presque irréelles par leur ampleur. Par endroits, j’ai l’impression d’être dans un western classique, dans ces grands espaces qui rappellent le sud de l’Argentine ou la Patagonie, là où le territoire domine tout et où la présence humaine paraît à la fois minuscule et profondément liée à la terre.

Le canyon du Ghoufi apparaît d’abord comme une immense entaille dans le paysage, une faille profonde creusée dans le fond de la vallée, visible à plusieurs kilomètres. À cette distance, la profondeur demeure presque abstraite, mais l’échelle, elle, ne laisse aucun doute. On comprend immédiatement que ce n’est pas un simple point de vue de plus.

Lorsque j’arrive enfin au bord du canyon, mon réflexe est immédiat : je veux m’approcher. Sentir l’espace. Tout en bas, j’aperçois un ancien village abandonné accroché aux parois. Des dizaines de maisons, des passages étroits, presque des ruelles, taillés dans la roche. J’imagine les gens qui ont vécu ici. La difficulté du quotidien. L’isolement. L’autonomie nécessaire à une époque où le monde extérieur devait paraître très loin.

Je sais déjà que je veux descendre. Mes collègues sourient et me disent : « Ce n’est que le début. » Ils ont raison. D’autres accès nous attendent plus loin, chacun offrant une perspective différente, tout aussi impressionnante. Très vite, nous allons emprunter une autre entrée et descendre dans le canyon par un autre passage, tout aussi spectaculaire.

En haut du canyon, les aires de stationnement sont bien organisées. Au moment où nous commençons la descente, un seul petit kiosque est ouvert. L’échange est simple, humain, sans mise en scène. En Algérie, les relations comptent. Comme touriste, on vous vendra peut-être quelque chose. Comme visiteur réellement curieux, respectueux et attentif, les conversations s’ouvrent naturellement. Les gens parlent de leur terre, de leur vie quotidienne, de leur région. Pour une équipe de production étrangère, ce lien humain est essentiel. Ce sont souvent ces personnes qui deviennent, plus tard, de précieux alliés sur un tournage.

Les ruines visibles depuis le haut ne laissent aucune ambiguïté. Les toits de bois ont disparu depuis longtemps, mais les murs de pierre sont toujours là, solides, lisibles. Le village demeure présent dans le paysage. Quant à l’ancien hôtel creusé directement dans la falaise, il appartient à une autre catégorie. Construit dans la roche, il semble presque permanent. Pierre, béton et montagne s’y confondent. Cette structure survivra encore longtemps après la disparition de bien d’autres choses.

Il n’a jamais été question pour moi de rester en haut, simple observateur. Tout, dans ce lieu, m’attirait vers le bas. Toucher la pierre. Marcher le long de la rivière. Atteindre l’ancien hôtel sculpté dans la paroi. Je n’ai pas hésité une seconde : ni pour descendre, ni pour remonter ensuite.

La première partie de la descente est accessible, presque touristique. Puis le chemin devient plus abrupt, plus physique. Les deux cents derniers mètres quittent complètement les sentiers faciles. Chacun choisit sa trajectoire. Pour rejoindre l’hôtel abandonné, il faut suivre ce qui ressemble davantage à un passage de chèvres qu’à un chemin officiel. Sans bonnes chaussures et sans expérience minimale du terrain accidenté, ce n’est pas un endroit où l’on improvise.

Ce qui me frappe le plus pendant la descente, ce sont les marches taillées directement dans la roche. Elles sont volontaires, patientes, durables. Je pense aux gens qui les ont creusées, à l’effort nécessaire, au temps que cela a dû prendre. Il fait chaud, mais je descends lentement, pleinement présent. Le silence est puissant, seulement brisé par le son de nos pas sur la pierre. Rabah et Sofiane avancent devant. Moi, je prends du retard. Je photographie, je filme, j’analyse la lumière, j’attends que l’air se dépose. Je dis souvent que voyager avec un directeur photo est une mauvaise idée : on s’arrête tout le temps.

Le moment où je comprends vraiment que nous sommes à l’intérieur du canyon arrive lorsque je mets les pieds dans la rivière. Je regarde l’eau, j’observe d’où elle vient et vers où elle continue sa route. Ce n’est qu’en levant les yeux vers les parois que l’échelle devient écrasante. L’effet grand angle est naturel. Les falaises se courbent autour de nous, nous enveloppent. L’espace paraît ancien, protecteur, immense.

Tout en bas, la vie n’a pas disparu. De petites parcelles sont cultivées. Des légumes poussent. Au moins une maison est encore habitée. Cela me surprend et me touche. Personnellement, je ne choisirais sans doute pas de vivre ici, mais du point de vue de la survie, tout prend sens : protection naturelle, accès immédiat à l’eau, connaissance intime du territoire.

C’est à ce moment précis que Le Ghoufi se révèle pleinement, pour moi, comme un espace de cinéma. J’imagine des films historiques, des récits médiévaux, des soldats traversant le canyon. Puis des scènes plus silencieuses : des histoires d’amour qui se déploient au bord de la rivière, encadrées par ces falaises immenses. Le lieu permet tout : la fiction, le documentaire, l’observation pure.

Avant de quitter les profondeurs du canyon, une dernière ascension attire notre attention. Dans la paroi rocheuse subsistent les traces d’un ancien hôtel, partiellement intégré à la falaise elle-même. Construit à l’époque coloniale, l’établissement était autrefois considéré comme une destination remarquable, offrant à ses visiteurs un privilège rare : dormir dans le canyon plutôt que de simplement l’observer d’en haut. Aujourd’hui, il ne reste que des volumes : pierre, béton et vide. Mais l’intention demeure lisible. Depuis ses ouvertures, la vue sur le canyon est extraordinaire, dominant à la fois la rivière en contrebas et les hautes parois verticales qui l’encadrent. Accéder à cet endroit exige de suivre des sentiers étroits, raides et irréguliers, où l’équilibre et l’expérience comptent davantage que le confort. La difficulté rend le lieu encore plus fort. Chaque pas semble mériter la vue qui l’attend.

À proximité, une autre structure se tient en silence : un bâtiment abandonné depuis longtemps, qui évoque une petite mosquée ou un ancien lieu de rassemblement. Sa fonction exacte n’est plus évidente, mais sa présence rappelle une vérité simple : ce canyon a été habité, organisé, vécu. Ces traces d’architecture, dispersées et usées par le temps, ajoutent une échelle humaine à l’immensité de Ghoufi. Elles nous rappellent que ce paysage n’a pas seulement été façonné par l’érosion et l’eau, mais aussi par les croyances, les communautés et la vie quotidienne.

À l’intention des producteurs

Le Ghoufi n’est pas un lieu qu’il faut transformer ou habiller artificiellement. Il possède déjà l’échelle, la profondeur, l’histoire et la vie. Des points de vue facilement accessibles jusqu’aux zones plus immersives au fond du canyon, le site permet une logistique relativement maîtrisable tout en offrant une authenticité visuelle rare.

Pour les productions à la recherche de paysages qui semblent intacts, mais qui demeurent lisibles à l’image, Le Ghoufi offre un équilibre rare. C’est exactement le type de lieu que nous recherchons lorsque nous développons des projets avec Film in Algeria : des décors qui respectent l’histoire, l’équipe et le territoire lui-même. Fiction, documentaire, film intimiste ou récit épique, Ghoufi propose un langage visuel à la fois intemporel et profondément ancré dans le réel.

En revoyant les images aujourd’hui, ce qui me revient en premier n’est pas seulement la beauté du lieu, mais la sensation. L’appel ressenti depuis le haut. La présence discrète mais insistante de cet hôtel creusé dans la roche, visible au loin comme un point d’ancrage dans le paysage. Le besoin d’y aller, de me tenir là où d’autres s’étaient tenus avant moi, de partager le même regard sur le canyon, à l’époque où l’hôtel était encore vivant. Et plus bas, la rivière, toujours là, toujours en mouvement, continuant de façonner le monde sans se soucier du temps.

Cette journée à Ghoufi demeure l’un des moments les plus marquants de mon séjour en Algérie, non pas à cause du spectacle seul, mais à cause de sa cohérence. Tout y est exactement à sa place : la pierre, l’eau, la présence humaine, la mémoire. C’est un lieu qui ne demande pas à être transformé. Il demande seulement à être compris.

J’y retournerai. Cette fois, pour filmer.

Partager :